Mardi, 5. Juin 2007 - 11:34 Heure
L'an prochain à Manhattan

de jean-claude Valentini



A l'inverse de la masse qui la prend vite fait comme elle vient, je perds mon temps à me faire des idées, c'est mon défaut principal. Quelque chose en moi pèche ou manque. Si encore j'avais des projets! En avoir c'est la dernière sagesse. Qui n'en a pas est « out », a dit Poutine. Pas le président, le philosophe. Le projet est à l'avenir ce que le levain est au pain, une promesse de relief.

Quand on la prend au contraire comme elle vient, pas besoin de s'en faire, on en trouve! Au saut du lit, hop là une fois! Du levain! Le machin t'appartient. Y a plus qu'à se démener comme un diable pour le projeter devant soi. En général, cet effort méritoire porte un nom. C'est la coutume! Si tu le baptises, genre le « projet Manhattan », en plus de la lueur d'espoir, ça en jette!

Mais moi, au lieu de ça, non! Je m'enfonce encore plus dans le désert. Et aujourd'hui bien moins que demain. Si ce désert n'est pas réel, il est plus impitoyable que Las Vegas. Voilà où ça mène de s'en faire. Carrément d'dans, à côté des réalités. Heureux qui ne s'en fait pas et va en paix! A lui, les cent idées et plus, cueillies le jour, qui courent les rues, et la nuit s'épanouissent.

Si encore j'étais métaphysicien, personne n'y trouverait rien à redire. Pour faire un monde, il faut de tout. Prendre le trou comme idée, la creuser de fond en comble n'oblige pas à s'en faire, pas du tout! Le trou est le type idéal de l'idée trouvée. On se dit tiens! pourquoi y a-t-il autant d'idées toutes faites autour? Cette façon-là de faire, je ne la traîne pas derrière moi. Trop bruyante!

C'est que, c'est bête! pour moi, les casseroles ne sont pas des passoires, ni non plus des autobus. Même si tous ont des trous et de quoi autour les empoigner: un volant, des anses, une queue, en résumé, un plein d'idées. Quand on est du genre à se désoler d'en avoir une sans problèmes, on a besoin en principe de croire que les bus peuvent être plein sans personne, ça occupe!

Ce genre-là cultive avant tout sa façon d'être, ça plaît surtout maintenant. Les idées fondent littéralement sur lui. Pas étonnant que le trou le passionne. D'une casserole, il tire une passoire. Et comme cette passoire justement n'en a pas, sauf un, rond et large, ça tombe bien, elle peut servir, que c'est joli! de casque ou de pot de chambre selon qu'elle a une queue ou pas.

L'idée principale du truc en question, son côté essentiel, l'essence du projet, si on veut, est de démontrer que la réalité se compose en réalité de réalités. Valérie par exemple n'est pas Rachida. Et comme Rachida et Valérie, avec leurs idées propres autour, constituent en fait deux réalités distinctes, la réalité de l'adultère reste indémontrable.

Le monde au fond, c'est là le fond du truc, est une source d'idées toutes faites inépuisable, qui explique les problèmes. A condition de pas s'en faire et de laisser faire. Mais moi, non! Au lieu d'agir tout simplement en agissant, j'en rajoute. J'enfonce le clou avec une joie spectaculaire. C'est dire mon manque absolue de positivité, voire, en raisonnant par l'aut'bout, ma totale négativité.

Là-dessus, maintenant, à part moi qui tape à côté, je constate que tout le monde s'est fait son idée. Manque de réalisme, de volonté, d'ambition, de projets, etc. Comme on voit, je manque d'à peu près tout, c'est pas rien. Mais je n'en tire aucune vanité. Au contraire! C'est assez qu'on me comble tous les jours de clichés, histoire de voir le monde, enfin! Mon désert est une casse gigantesque. Rien n'y ressemble à rien, à part le bruit qui rebondit du marteau, à rebours.