Vendredi, 1. Juin 2007 - 15:54 Heure De branche en branche
de jean-claude Valentini
Ce matin, ma paire de lunettes n'a plus qu'une seule branche. Comme la feuille jaunie à force de soleil et d'air lâche prise, l'autre s'est mollement abandonnée lors de son ultime déploiement et m'a laissé tout drôle une seconde avec désormais une paire unijambiste. Me voilà propriétaire d'un binocle. Quant à son bout à présent inutile, moins rigide, il pendouillerait comme une queue de lézard. Ni les lunettes, ni les chapeaux, gants et parapluies, tous ces postiches bien pratiques ne m'ont jamais réussi. La chose s'est faite si simplement que j'ai d'abord cru que c'était la vis de fixation qui avait foutu le camp. Mais, on n'est jamais trop prudent, muni d'une loupe, j'ai pu constater que ce n'était pas le cas. Les fines stries sur le métal sectionné ne laissait aucun doute sur l'origine de ce remarquable incident. Au sens où inévitablement on le remarque. J'étais presque à l'avoir sur le nez. Il s'agissait bel et bien d'une rupture. Pourtant au départ proprement impensable! Naturellement, ce n'est pas une catastrophe. Pour le prix d'une, aujourd'hui, on peut en avoir deux. Mais justement à ce propos sans vouloir m'ingérer dans la machinerie complexe de la lunetterie industrielle, j'avoue que je n'y comprends goutte, ma vision est moins large et mon horizon plus restreint, il me semblerait plus simple, pour ne pas dire plus juste, de diviser le prix des lunettes par deux. C'est évidemment un point de vue qui ne se soucie pas de la notion de gratuité, ni de la sorte de gratitude ou, si l'on préfère, de civisme qui va de pair. C'est que la rupture d'une branche de lunettes a des implications qui vont nettement au-delà de mon égoïsme personnel. Comme d'habitude, j'attends trop de la société. Et fatalement j'oublie la lutte pour l'emploi, la concurrence mondiale, etc. Une fois de plus, la chinoiserie l'emporte chez moi. Mon caractère irrationnel! Comme si le problème n'était que dans ma branche! L'habituelle myopie des gens habitués à calculer au jour le jour sans aucune considération pour le monde qui les entoure. Quel bigleux je fais! Quel rabougri suis-je à me lamenter sur ma branche que j'imagine évidemment la plus haute. J'ai l'air d'un rossignol plongé dans une nuit obscure et froide et qui, volant de porte en porte aux poignées brillantes et lisses comme des rasoirs, tente d'en crocheter les serrures. Ce n'est guère raisonnable. Décidément la révolution en cours reste pour moi lettre morte. Je n'entends rien à son tambour majeur. Mes sens sont atrophiés. Impossible pour moi de palper le palpitant présent. J'ignore en fait le mimétisme industriel, le mémorable enthousiasme des bureaux, l'ivresse mémorielle de la boutique, en un mot l'action, son bon bout! Et du coup, englué sur ma branche comme après une fleur carnivore, je glisse lentement vers l'abstraction ultimatiste où resplendit un soleil carrément trompeur. Béni qui mal y pense.
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