Mercredi, 30. Mai 2007 - 13:13 Heure Charme à briser
de jean-claude Valentini
Masse sans forme, le touriste a mauvaise réputation. Par réflexe, on invoque aussitôt la vacance de l'esprit. L'art de voir avec le mauvais oeil! En lui, donnons le la de la leçon, l'impensable se produit: le lieu commun s'extériorise en sentiments, opinions et idées. C'est dire l'abomination de ce soi se disant. Au moins aux yeux d'une entité renommée, le puriste drapé dans le marbre et toujours à la veille de montrer les cornes, avant tout. Le spleen nordique et ses gazes flamboyantes, la saudade coloniale parée de son ancestral chatoiement, cet intrus dans les lettres n'en a cure ni souci. Autour de lui, triomphe la pacotille. Et derrière lui, il va de soi, se répand une manne mauvaise, du béton, la beauté terrassée!
Forcément, face à ce néant illimité, je cède à d'autres, reclus dans leurs harems de fortune, le besoin de déployer l'horreur absolue: Sarcelles vautrée sur Palmyre. La monstruosité de la banlieue! Moi, ce pendant qu'on machine fissa' ficelles et poulies, jeté comme une lèpre sur la nature et l'histoire, signe de souverain mépris à l'égard de toute pensée pantelante, tirée d'urnes toujours fraîches, je musarde au beau milieu d'augustes gravats, chausée de sandales en cuir espagnoles, très résistantes, l'iguane pour compagnon. Ce n'est pas demain la veille d'un jour à venir quoique je tutoie, et sans pâlir, la reine Zénobie dont le faste pour l'heure habille mon propre désert ambulant. Logique! Comme affirmé plus haut, je suis un ensemble vide. Pire même, matériel!
Et donc, vivante injure, où l'on se carapate, quelques noirs compagnons, je crapahute au hasard: à quoi bon chercher quel chemin! Mais Galani le guide: sans moi, tu ne comprendras rien! Comme si le touriste que je suis était là pour ça, sauf voir. Le guide n'a pas la religion du livre, c'est évident! Mais Galani derechef: nos anc$tres étaient mathématiciens! Fulgurant augure: sans algèbre, la beauté est un tombeau sans lendemain où brouter. Sauf accident de terrain. Le mur morne, la chèvre tout à coup le fait voir en peinture. Réminiscence? Plutôt que reflet, l'art serait ombre. Le temps y revient masqué. Heureux l'archéologue! Du marbre, il fait jaillir un jardin plein de sources. Sans compter le potentiel poétique ici sans conteste suspendu des ressources que le purisme exige pour se sentir exister.
C'en est alors fini de l'informe désert ambulant. Les morts tirés des limbes se mettent à parler en toutes les langues. Leur vie, tissus, poteries, bijoux, ils la commentent de long en large. Sobrement, bien entendu, avec pudeur. L'idée de masse ne les effleure même pas, au contraire! L'humanité, il la restitue, scéance tenante. Sous la verticale solaire qui s'effondre par endroits, un lent miroitement: le flot de l'inondation touristique. Deux ou trois pélerins, ce seize mai. Palmyre pour nous seuls! Romantique surpris en plein labeur, je bats des paumes. Contrainte fertile sans laquelle il n'est pas d'art ni d'ouverture. Les murs muets résonnent de fraîches sonorités. Et privilège de l'âge, ils ne froissent plus personne. Mieux! Le nuage des guides leur rend justice. Saison créatrice pleine de l'ancien limon.
Cet enthousiasme tempestueux au-dessus des socles nus où réciter le guéddèche coûte, outre le soupçon qui lui colle à la peau, qu'est-il d'autre qu'un trompe-l'oeil? C'est que dénué de charme, je ne comprends rien à l'importance du temps selon les rites. Et pour tout dire dans toute forme d'héritage je sens comme une odeur de fraude affublée d'or. Mon esprit sordide sans doute! Quand bien même de toute façon je voudrais dire simplement: ben! Que je suis d'abord en vacances, quoi! Trop tard! L'éternité fait de moi un touriste. Elle m'a ainsi à l'oeil. Ce n'est pas par hasard. Quoi d'autre en effet que le vague de la poussière pour créer l'ineffable de la pierre? Je peux quitter Palmyre, ravi. Je laisse à d'autres reclus dans leurs coquilles l'interprétation abondante que les trompettes qui les enchantent impose.
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